Dans quel domaine notre ville a-t-elle été précurseure ? De quelles manières s’est-elle affirmée comme un centre d’innovations scientifiques mondiales, de vitalité économique, de création artistique ou d’avancées sociétales ? À l’occasion de son trentième anniversaire, Lyon Capitale propose une rubrique en partenariat avec les Archives municipales de Lyon.
Il y a quarante ans, le mouvement hip-hop émergeait à Lyon, d’abord aux Minguettes à Vénissieux où il rejoignit les revendications sociales de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983. De nombreux jeunes réclament alors l’égalité du droit à l’éducation et à la culture, notamment à travers la danse hip-hop, et ouvrent la voie à une scène chorégraphique unique au monde.
Apparu aux États-Unis au cœur du Bronx des années 1970, dans un contexte de racisme et de guerre de gangs, le mouvement hip-hop (qui englobe danse, musique, graph…) est avant tout une contre-culture qui permet à des jeunes de quartiers populaires d’affirmer leur existence mais aussi à des artistes de s’exprimer autrement, réunis notamment autour de grands moments festifs créés par le musicien Afrika Bambaataa qui fonda en 1974 l’organisation Zulu Nation à New York.
En France, le hip-hop émerge en 1984 via la télévision avec l’émission “H.I.P. H.O.P.” conçue et animée sur TF1 par Sidney, regardée par des milliers de jeunes qui découvrent le rap et le break dance, apprennent les figures et s’entraînent dans la rue, les centres commerciaux ou en bas des tours. Cette année est précédée par la Marche de 1983 pour l’égalité et contre le racisme alors que de nombreuses banlieues en France, dont Vénissieux, s’embrasent en raison de meurtres racistes et de violences policières. Les revendications de cette marche convergent alors avec celles de jeunes des Minguettes qui réclament, à travers le hip-hop, l’égalité du droit à l’éducation et à la culture. Le hip-hop est pour eux un moyen de casser les blocs sociaux et raciaux.
Traction Avant, compagnie pionnière dans l’émergence d’un hip-hop en tant que langage chorégraphique
C’est dans ce contexte que Marcel Notargiacomo fonde la compagnie Traction Avant à Vénissieux, pionnière dans l’émergence d’un hip-hop en tant que langage chorégraphique. Animateur social et culturel d’envergure, passionné par l’art, il comprend rapidement qu’il est un moyen pour ces jeunes d’exprimer leurs colères et de les transfigurer.
Bénéficiant d’un contexte politique favorable (François Mitterrand et la politique de la ville), il crée des projets avec ateliers et spectacles en sollicitant des artistes de différentes disciplines (danse, théâtre, musique, littérature). Il invite Pierre Deloche, chorégraphe lyonnais formé chez Merce Cunningham, qui, accompagné des danseurs Fred Bendongué et Zoro Henchiri pour la partie break et smurf, crée Kaskadanse en 1984, une révolution chorégraphique mêlant hip-hop, musique électroacoustique et danse contemporaine et influencera les générations suivantes.
Il y aura par la suite d’autres spectacles et tournées, notamment la rencontre avec le Butō à l’origine de la création Un Break à Tokyo en 1990, sous la direction de la chorégraphe Sumako Koseki qui, avec Désert(s), unira en 1997 son langage à celui de Zoro Henchiri.
Dans les années 1990, le hip-hop explose en France et Lyon devient un lieu de convergence décisif. Les danseurs s’entraînent sur le parvis de l’opéra de Lyon, créent le Pockemon Crew qui remporte des prix internationaux de battles, Guy Darmet accueille à la Maison de la danse l’événement “Danse-Ville-Danse” (93, 97 et 2001) qui réunit des danseurs venus de toute la France et programme Athina d’Accrorap, pièce choc d’Eric Mezino, Chaouki Saïd, Kader Attou et Mourad Merzouki lors de la Biennale de la danse de 1994.

À partir des années 2000, de nombreux artistes revendiquent une danse hip-hop qui investit les théâtres et invente de nouveaux langages, accueillant aussi bien le cirque, la musique classique, le contemporain et qui s’impose comme une spécificité française !
Fred Bendongué : transmettre les valeurs du hip-hop
Après l’aventure Traction Avant, le chorégraphe franco-camerounais Fred Bendongué a créé sa compagnie, orientant depuis plusieurs années ses recherches chorégraphiques sur la mémoire du mouvement culturel hip-hop né au cœur des villes et des banlieues.
En 2022, il publie un livre Up Rock - Histoire de danse, histoire d’une vie (éditions Les 3 Colonnes) prolongé par un solo documenté La Culture du zèbre. “À cette époque, nous dit-il, le hip-hop était un espace de liberté, un art brut qui s’exprimait d’abord dans la rue, et je crois qu’il faut renouer avec l’essence du hip-hop, en dehors du regard et des attentes des institutions, pour continuer à bousculer les codes, être plus subversif car au départ, ce n’est pas un concept, c’est une pulsion de vie, du corps politique, l’art de la débrouille, une culture de résistance. Traction Avant Cie est précurseure en ce qui concerne l’orientation des danseurs hip-hop sur les scènes contemporaines françaises mais d’abord lyonnaises. Elle est à l’initiative de cette réflexion sur le rapport de l’art au social, dans un contexte, avec Jack Lang, de démocratisation de la culture. Il était question de redonner ses lettres de noblesse à la culture populaire, de la reconnaissance des cultures minoritaires. En 2025, nous sommes avec des problèmes de société aussi forts qu’il y a quarante ans, avec les mêmes enjeux et il faut des réactions à tout cela. Il faut que nous, qui avons traversé cette histoire, puissions transmettre ses valeurs fondatrices à la jeune génération de danseurs hip-hop mais aussi contemporains, comme aux amateurs et cela doit se faire autant par le récit que par la danse. Quarante ans après, on n’a pas oublié la marche de 1983, il doit en être de même pour cette période du hip-hop !”
S’il nous semble important de faire ce travail de mémoire, il est tout aussi essentiel de rappeler que la pratique du hip-hop amateur et professionnel a depuis évolué et s’est développée avec également des chorégraphes engagés qui s’en servent comme moyen d’émancipation auprès des jeunes, que ces dix dernières années d’autres mouvements culturels et politiques ont émergé en France, ouvrant des espaces d’expression à des communautés ostracisées ou à d’autres qui dansent la révolte, le collectif, la joie, l’affirmation de soi et le désir d’exister. Et beaucoup transforment l’écriture chorégraphique par la liberté artistique qu’ils s’octroient avec la danse contemporaine (voire traditionnelle) comme avec les danses urbaines tels le krump, le jumpstyle, l’électro, les divers styles du hip-hop ou celles issues du clubbing (waacking, kuduro, voguing, house…).
Conférence : Lyon, capitale du hip-hop ? par la compagnie Bendongué, le 8 avril à 18 h 30 aux Archives de Lyon - 1, place des Archives, Lyon 2e. Gratuit et ouvert à tous.