James Ellroy © Marion Ettlinger

Quais du Polar, aux frontières du noir

Du 4 au 6 avril, dans Lyon et sa périphérie, le travail au noir sera encouragé lors de la 21e édition du festival Quais du Polar, dont la programmation s’annonce toujours aussi dense. Avec un thèmeessentiel et universel” : les frontières.

Si la thématique des frontières a été choisie par l’équipe de Quais du Polar, c’est pour “bâtir des ponts et non des murs”, selon Hélène Fischbach, directrice de la manifestation qui se déroulera cette année, pour l’essentiel, du 4 au 6 avril (certains événements sont programmés à partir du 2 avril dans une sorte de prologue). D’ailleurs, même si les Français (et francophones) sont les plus nombreux dans la sélection des cent vingt-trois auteurs attendus entre Rhône et Saône (Maylis de Kerangal, Franck Thilliez, Caryl Férey, Bernard Minier, Jean-Christophe Rufin…), il y a dix-sept nationalités représentées, de l’Afrique du Sud de Deon Mayer jusqu’à l’Islande avec Eva Björg, en passant par l’Angleterre (Julia Armfield), la Suède (Åsa Ericsdotter) ou le Canada (Linwood Barclay). Et, last but not least, le retour de l’Américain James Ellroy (qui était déjà venu une fois, mémorable, en 2014). Des auteurs qui participeront aux multiples discussions, rencontres et animations de ce premier week-end d’avril. Et bien sûr, ils viendront dédicacer leurs ouvrages dans la plus grande librairie éphémère du polar en France, comme à l’accoutumée installée au palais de la Bourse. On y retrouvera les principales enseignes spécialisées dans la littérature noire de Lyon et de sa région. Toute la chaîne du livre est en effet impliquée dans l’événement.


Festival monstre

Il s’agit d’être à la hauteur de la 20e édition qui avait accueilli pas moins de 100 000 festivaliers. Il nous est comme chaque année impossible de détailler l’intégralité des événements prévus durant cette courte période. Pour vous donner une idée, le programme de la manifestation ne fait pas moins de cent trente pages. Et ce sont plus de quatre cents bénévoles qui guident les festivaliers entre les différentes animations qui ont lieu dans Lyon et la périphérie. Un mot cependant sur l’ADN de “QDP”, outre la gratuité, l’inclusivité (avec des accès prévus pour les personnes en situation de handicap, des rencontres doublées en langue des signes), le souci de toucher le plus grand nombre… il y a aussi la volonté de donner une place à toutes les disciplines artistiques en lien avec le polar. Les frontières sont ici poreuses, volontiers franchies, pulvérisées même ! Le succès de la manifestation tient au fait qu’elle a su, dès le début, décliner le genre policier ; s’ouvrant au cinéma, aux séries, à la musique, à la gastronomie, au théâtre, à la danse, au documentaire, aux écrits scientifiques et juridiques…


Enquête préhistorique

Avec un budget total qui avoisine le million d’euros, le festival a su garder ses partenariats avec Interpol, le service national de police scientifique d’Écully, le festival Écrans Mixtes ou le Fipadoc, et en a établi de nouveaux : SOS Méditerranée, la police nationale ou encore le festival Hallucinations collectives.

Plusieurs prix seront remis durant le week-end. Et la traditionnelle enquête qui rassemble des centaines de détectives de tous âges à la recherche d’indices dans toute la ville, afin de résoudre une affaire particulièrement épineuse, partira de Vaise. Il faudra se pencher sur des peintures rupestres datant de la préhistoire mais aussi sur un squelette très ancien…

Caïn Marchenoir


Hippolyte Leuridan-Dusser : toute première fois !

Hippolyte Leuridan-Dusser est le local de l’étape. Il est lyonnais (du moins quand il ne voyage pas dans les terres australes), édité par une maison d’édition lyonnaise, Les Éditions du Gros Caillou. De surcroît, participer au festival Quais du Polar en tant qu’auteur sera une première pour lui. Qui plus est pour son premier roman, Quand tu franchiras le fleuve. Une histoire passionnante qui nous emmène dans un monde souterrain, les égouts de Lyon. Entre les canalisations, la boue et la poussière, là où vivent, ou plutôt survivent, des enfants et adolescents laissés pour compte, sans famille ou l’ayant fuie. C’est le clan des Porte-Fer. Romain, membre éminent de la bande, est l’une des voix du roman. On le suit dans l’enquête qu’il mène parallèlement à la PJ de Lyon sur une série de meurtres particulièrement horribles. Dont certains notables lyonnais sont les victimes. Un roman qui sonne juste, tout en nous plongeant dans un univers qui flirte avec un onirisme sombre.

C. M.

Quand tu franchiras le fleuve–Hippolyte Leuridan-Dusser, Les Éditions du Gros Caillou, 224 p., 19 €.

Hippolyte Leuridan-Dusser participera à la rencontre “Adulescents en fureur : le parti de la jeunesse”, dimanche 6 avril à 12 h au salon des anciennes archives de l’hôtel de ville.


Maylis de Kerangal © Francesca Mantovani / Gallimard

Maylis de Kerangal, Jour de ressac

On pourrait s’étonner de trouver dans la programmation l’autrice de Réparer les vivants, Naissance d’un pont ou Un Monde à portée de main. Trois romans formidables (il y en a d’autres), écrits d’une plume singulière, mais qui ne sont pas à proprement parler des “polars”. Ce serait oublier que QDP aime croiser littérature blanche et romans noirs. Et surtout que le dernier ouvrage de Maylis de Kerangal, Jour de ressac, flirte outrageusement avec le genre policier. Le livre s’articule d’ailleurs sur une scène qui pourrait être une scène de crime. Un homme est retrouvé mort sur la digue nord du Havre, avec dans la poche une seule chose : un ticket de cinéma sur lequel est recopié un numéro de téléphone, celui de la narratrice, une Parisienne de presque 50 ans, doubleuse au cinéma, mariée et mère d’une jeune fille avec qui les rapports sont tendus. Rien d’autre, rien qui ne pourrait aider à identifier le cadavre, ni portefeuille ni portable. Un policier havrais, taciturne comme il se doit, la convoque pour une audition, elle ne reconnaît pas le défunt… Ce qui n’est pas forcément vrai. À vous de découvrir pourquoi en lisant ce formidable roman de Maylis de Kerangal.

C. M.

Jour de ressac–Maylis de Kerangal, éditions Verticales, 256 p., 21 €.

Maylis de Kerangal participera à la rencontre “Le cadavre n’en finit pas de bouger”, le vendredi 4 avril à 16 h à la Manufacture des Tabacs (université Lyon 3).


Ellroy, l’Enchanteur déchantant

Il y a onze ans, à l’occasion du 10e anniversaire du festival, James Ellroy était invité à Quais du Polar. En sortie de festival, il déclarait, impressionné sans doute par la foule se pressant au palais de Bourse à la rencontre de ses idoles : “Lyon est la capitale mondiale du polar, je reviendrai l’année prochaine.” On sait ce qu’il faut faire de ce genre de promesses. De fait, Ellroy n’est pas revenu ni en 2015 ni d’ailleurs les années suivantes. Mais pour cette édition, le “Dog” est de retour et il est toujours en pleine forme. L’auteur du Dahlia noir et de L.A. Confidential, qui décrivent l’envers de la cité des anges en un enfer de corruption et de crimes lamentables, revient avec Les Enchanteurs où il continue de creuser la psyché de l’Amérique de l’âge d’or en même temps que ses propres obsessions. Il y est notamment question de Marilyn Monroe (laquelle est proprement démythifiée), des Kennedy, de Liz Taylor et d’une police de Los Angeles sur les dents et aux mains pas toujours très propres. Et donc d’une Amérique qu’Ellroy continue à 77 ans de sacrément dessaler (si tant est qu’elle en ait actuellement besoin). Le pinacle de ses interventions sera bien évidemment le rendez-vous “Une heure avec…” dans une chapelle de la Trinité qui lui ira comme un gant. Vu l’affluence qu’il risque de provoquer, Ellroy ne manquera sûrement pas de promettre un retour en 2026.


Écran total

On le sait, Quais du Polar, ce n’est plus que des livres, loin de là. C’est aussi, notamment, pas mal de films, car qui dit “polar” ne peut se passer du cinéma dont la programmation est ici de plus en plus touffue. En vedette, le week-end noir à l’institut Lumière où des auteurs invités viennent présenter quelques-uns de leurs films cultes : par exemple, Blow-Up d’Antonioni par Ellroy ou Usual Suspects de Bryan Singer par Marc Levy. Le reste de la programmation, divisée en capsules thématiques, s’étend sur tout le réseau de salles lyonnaises. Là encore sur présentation d’auteurs admiratifs. On pourra y admirer dans le genre thriller, l’appétissant Le Silence des agneaux, l’effrayant Get Out de Jordan Peele ou Le Maître des illusions de Clive Barker. Sous l’appellation “Frontières et fractures” ou “Aux frontières du réel” : La Haine, le sublime Wind River du show runner en vogue Taylor Sheridan ou le culte Angel Heart. Mais également des polars judiciaires comme Je verrai toujours vos visages ou Saint Omer, des docus (Au nom de Trump…), des comédies noires dont l’avant-première des Règles de l’art de Dominique Baumard, du polar queer, des courts métrages et du jeune public. Liste non exhaustive de ce qui commence à ressembler à un mini festival du film policier.

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